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Tongues

Les hommes peuvent-ils venir au bureau en tongs-short-chemisette?
par Caroline Piquet,
le 25 juillet 2012

«C’est plouc!» Au terme d’une enquête de longue haleine, le mot est enfin lâché. A cette question hautement sensible, on ne m’avait opposé que longs soupirs et silences gênés. Il est vrai qu’une telle tenue est difficilement concevable dans les secteurs qui exigent une certaine solennité. Imaginez un instant un employé des pompes funèbres en tongs pendant la levée de corps. Le malaise serait total.

Mais venir travailler dans une tenue d’été peut-il potentiellement nuire au professionnalisme, voire à la productivité d’un employé? «Tout va dépendre de l’image que vous souhaitez renvoyer», reprend Eric Gandibleu, directeur général du cabinet de recrutement Maesina.

Or un sondage réalisé en mai dernier auprès de 10.723 internautes par Monster montre que pour 72% d’Européens, porter des tongs ne donne pas une image professionnelle. Ce chiffre est encore plus important aux Etats-Unis (86,5%), contre 68,5% en Asie.

En théorie, chacun est libre de s’habiller comme il l’entend. C’est un héritage direct de la Révolution française, qui a aboli les lois somptuaires. «Il n’y a pas de loi contre le mauvais goût. Si vous souhaitez porter des chaussettes dans vos Birkenstock, c’est votre droit», explique Sandrine Foulon, rédactrice-en-chef du magazine Liaisons Sociales, qui a récemment piloté un dossier très fouillé sur les codes vestimentaires au travail.

Mais un employeur peut restreindre cette liberté dans trois cas de figure: pour des raisons de sécurité (des tongs sur un chantier par exemple), d’hygiène (un short au bloc opératoire) et d’image de marque de l’entreprise. Dans cette dernière catégorie, le contact avec la clientèle est un critère déterminant.

En 2003, la Cour de cassation a confirmé le licenciement d’un jeune technicien de la Sagem qui avait persisté à porter un bermuda sous sa blouse, malgré les injonctions de son employeur. Motif: se vêtir à sa guise sur son lieu de travail n’est pas une liberté fondamentale. «Cet arrêt a créé un trouble, reprend Sandrine Foulon. Il faisait chaud, il n’était pas en contact direct avec la clientèle. Il ne portait pas non plus un baggy informe, mais un bermuda propret avec une ceinture. Il faut donc se méfier.»

Le poids des apparences

L’univers de l’entreprise est très codifié. Aude Roy est consultante en image professionnelle. De grandes entreprises comme Bouygues ou Sanofi-Aventis lui envoient des cadres en mobilité, ou qui ont besoin de soigner leur image pour s’exprimer en public. 

«J’ai pour habitude de dire que l’habit ne fait pas le moine, mais il permet d’entrer au monastère. C’est l’instinct grégaire: pour intégrer un groupe, il faut en maîtriser les codes. Si vous prenez le risque d’être montré du doigt, il va falloir montrer des compétences supérieures. Sinon, vous serez mis au ban.»

Comme le rappelle Jean-Francois Amadieu, président de l’Observatoire des discriminations, dans son livre Le Poids des apparences, l’apparence physique est un redoutable révélateur social. Les sociétés européennes ont hérité d’une longue tradition de différenciation des groupes sociaux selon le vêtement. Ceux qui méconnaissent les codes de savoir-vivre trahissent leurs origines, et les préjugés sont tenaces à leur égard.

«Le monde du travail tel que nous le connaissons aujourd’hui s’est développé graduellement aux XIXe et XXe siècles» précise Frédéric Godart, sociologue à l’Insead (Institut européen d'administration des affaires) et auteur de Penser la mode. Avec le costume stéréotypé gris ou noir (et la cravate seconde moitié du XIXe), la société industrielle et bourgeoise impose aux hommes la neutralité. Il s’agit de se montrer en bon professionnel, jamais dans la séduction.

«C’est la reine Victoria qui impose les couleurs sombres lorsqu’elle devient veuve», précise Emilie Coutant, sociologue indépendante et chercheur associée au Ceaq qui a étudié l’histoire du costume d’homme.

«La démocratisation du costume commence au début du XXe. Il devient le vêtement masculin de travail par excellence. Dirigeants, cadres, employés de bureau, et une foultitude de métiers l’adoptent tel un vrai uniforme.»

Dans les années 1980, le costume est une figure centrale de la masculinité, porté par le Yuppie:

«Ce vêtement incarne les valeurs de réussite professionnelle, de prestige, d’élégance. L’achat du premier costume devient un rite de passage vers l’âge adulte, il fait l’homme.»

Mais certains ont l’audace de briser les codes. «La remise au placard du costume est un héritage direct de la révolution psychédélique californienne des années 1970, qui a amené la révolution informatique, et avec elle une grande liberté vestimentaire. Steve Jobs était un hippie», souligne Frédéric Monneyron, qui a étudié cette contre-culture dans un livre publié en 2008.

Un vent de décontraction dans le monde de l’entreprise

Matthieu Boulard est producteur de jeux vidéo chez Ubisoft depuis 13 ans. «L’été, on vient en tongs ou en short sans problème, c’est l’occasion idéale d’exhiber ses plus beaux tatouages. C’est à la production qu’on est le plus looké. On voit des crêtes, des pièces de créateurs… Un des responsables du département éditorial se balade en kilt et cheveux rouges. En fait, celui qui porte un costard va être perçu bizarrement.» Dans cette culture d’entreprise, les personnalités excentriques sont plutôt bien vues.

Marie-Anne Reeb est la DRH adjointe de Viadeo: «Une de nos valeurs internes, c’est le "fun at work". Pour être performant, le salarié doit être heureux de travailler. Et donc être libre de s’habiller comme il l’entend.» Dans la start-up, moyenne d’âge 30 ans, on croise les créatifs à la pointe de la mode, les administratifs, plus classiques, et des geeks sapés comme chez eux. «Les tongs, ça ne choque personne.»

«Ce n’est pas parce que c’est cool que cela n’est pas contraignant. Le cool devient un look professionnel qui porte l’image de l’entreprise», analyse Anne Monjaret, ethnologue et directrice de recherches au CNRS, qui a publié une série d’articles sur le vêtement au travail.  Et ce n’est pas parce que c’est cool que les salariés ne sont pas mis sous une pression vestimentaire. On pourrait s’imaginer libre de se vêtir à sa guise, en réalité, la même structure ostracisante est reproduite. Si l’on veut s’intégrer, mieux vaut se fondre dans le moule du cool.

Dans les fonctions commerciales et marketing, middle et top management, la cravate commence à sentir sérieusement la naphtaline. «Chez L’Oréal, il n’y en a plus depuis 2005, témoigne le chasseur de tête Eric Gandibleu, qui a lui-même tombé l’accessoire. Je m’octroie ce droit, même si j’ai un métier de représentation: costume, chemise col ouvert. La cravate tend à disparaître.»

Aux Etats-Unis, le Friday wear a fait son apparition il y a une quinzaine d’années dans l’économie traditionnelle, directement sous l’impulsion de la Silicon Valley. La France a suivi le mouvement. «J’ai vue une réelle évolution: la cravate est dégrafée le vendredi. Même dans le public, note Sylvie Brunet, du bureau national de l’ANDRH, forte d’une trentaine d’années de gestion RH en grande entreprise et PME. J’ai noté une belle progression du jean, depuis les années 2000. En revanche, short, tongs et chemisette, c’est non. Il faut une discipline minimale. Une tenue trop décontractée, ça peut inciter à se sentir à moitié en vacances.»

De plus en plus de griffes proposent des lignes de vêtements sportswear chics et urbains, directement destinés à la vie active. En revanche, «le casual, n’est toléré que chez les jeunes cadres. Pas chez les dirigeants», reprend Eric Gandibleu. Aude Roy ajoute: «Plus on monte dans la hiérarchie, moins on est dénudé. Les repères visuels du statut social se font beaucoup sur le couvert. Le chef d’entreprise est un référent

Les règles strictes et formelles se perpétuent

Lors de l’introduction en Bourse chaotique de Facebook, certains analystes avaient jugé Mark Zuckerberg trop immature pour piloter une si grande entreprise, notamment parce qu’il s’était présenté en sweat à capuche à une réunion d’investisseurs. Dans le monde de la finance, ne pas porter de costume-cravate peut nuire à la crédibilité, voire être un signe de manque de respect.

Etre passe-partout, André (1) l’a appris à ses dépens. En 2004, fraîchement diplômé d’HEC, il se pointe à l’entretien d’embauche d’un cabinet d’expertise comptable en oubliant d’enlever sa discrète boucle d’oreille. «Je me suis fait laminer. Le DRH s’est senti agressé et m’a dit que ça pouvait choquer les clients.» Quelques années plus tard, il prend soin de se renseigner sur les codes vestimentaires du cabinet de conseil en stratégie qu’il souhaite intégrer. «On m’a conseillé de porter des chemises blanches ou bleu clair uniquement, cravate et costume anthracite ou noir. Sinon, tu ne passes même pas le deuxième entretien. Mais une fois en place, c’est un peu plus souple

En décembre 2010, le quotidien suisse Le Temps avait révélé un dress code de 44 pages à l’attention des salariés de la banque UBS en contact avec la clientèle. Ultra-détaillé, le règlement allait jusqu’à imposer la couleur des sous-vêtements féminins, «de couleur chair en dessous des chemisiers blancs» ou proscrire les repas «à base d’ail et d’oignons» pour préserver la fraîcheur de l’haleine. «Les codes imposés sont parfois ringards et stupides», juge Xavier Chaumette, historien de la mode.

L’été, dans les secteurs les plus rigides, «l’homme n’a aucune alternative. On peut enlever sa veste, rouler ses manches de chemise jusqu’aux coudes, c’est tout. Les manches courtes, c’est impossible. Même sous les climats tropicaux, comme à Hong Kong… Jamais! Les bureaux sont obligatoirement climatisés».

Super Cool Biz

«La colonisation occidentale a imposé le costume bourgeois traditionnel partout sur le globe, sauf dans le monde arabo-musulman»,  explique Frédéric Monneyron, qui a également écrit La Frivolité essentielle, sur le rapport des époques à leurs vêtements.

Ce n’est pas sans conséquence dans les pays chauds et humides, dont la consommation d’air conditionné explose dès les premiers pics de chaleur. En 2005, la ministre japonaise de l’Environnement Yuriko Koike avait lancé la «Cool Biz campaign» qui incitait les travailleurs de l’archipel à porter des chemisettes l’été, afin de réduire les émissions carbone. «Le Premier ministre de l’époque Koizumi s’est bien montré en chemise d’Okinawa mais la mode n’a pas pris dans le gouvernement», témoigne Frédéric Godart.

Mais la catastrophe de Fukushima a bousculé les esprits. L’influent quotidien national Asahi Shimbun a lui-même appelé les salarymen à s’habiller léger dès le mois de juin dans sa tribune Vox populi. La mode Cool Biz s’est étoffée en vitrine. Après les fonctionnaires aperçus en chemises hawaïennes, une entreprise tokyoïte vient d’autoriser ses 7.600 salariés à venir en tongs/short/chemisette. Ce qui n’est pas rien dans un pays réputé pour ses mœurs plutôt conservatrices.

Alors que l’Union européenne vient d’avaliser un accord pour améliorer l’efficacité énergétique de 17% à l’horizon 2020, on peut légitimement se demander si une telle pudeur vestimentaire chez l’homme n’est pas irrationnelle. Après tout, les femmes sont libres de se découvrir. N’est-il pas temps?

Audace ou suicide social?

Quelles tendances se dessinent? «On va s’habiller de plus en plus décontracté. Depuis une vingtaine d’années, on ne veut plus souffrir pour être beau», affirme Frédéric Monneyron.

Il est peut-être encore un peu tôt pour se lancer dans l’expérience chemisette et costume-short. La chemisette n’a jamais vraiment eu bonne presse, les prescripteurs de mode en font une faute lourde. A ce jour, rien ni personne n’a réussi à faire prendre le mouvement. Ni l’adorable Ron Howard dans la cultissime série Happy Days, pas même Dustin Hoffman en éphèbe ténébreux dans The Graduate de Mike Nichols (1967). Il est vrai que si l’on n’a pas les mensurations d’un mannequin d’Europe de l’Est, le pari est assez risqué.

Cette année, les défilés prêt-à-porter homme printemps-été 2013 ont mis à l’honneur shorts de ville, bermudas et costumes-short. Si certains jeunes gens bien mis ont commencé à s’en emparer, difficile de savoir si la tendance va prendre dans les bureaux français. «Ça choque de voir un homme ressembler à un petit garçon. Ça agresse. Montrer ses jambes, ça doit rester dans le domaine du loisir», estime Xavier Chaumette, qui prédit peu d’avenir au costume allégé.

Dans les rues de New York, certains commencent à s’y mettre. Emilie Coutant y croit: «Un jour, il sera porté.» Une question pourrait alors se poser. Les mollets, messieurs, plutôt glabres ou velus?

Caroline Piquet



25/07/2012
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